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28 avril 2011 4 28 /04 /avril /2011 12:13

Ci-dessous, le second article consacré à l'ouverture du centre culturel. Il est presque aussi précieux qu'un incunable !

« « L’ombre portée de la bougie »

Le premier centre culturel de la R.D.A. en France a ouvert ses portes, cette semaine, à Paris, quelques jours après son homologue français à Berlin. Inauguré par le ministre des Affaires extérieures des deux pays. Il devrait en principe contribuer à mieux promouvoir une culture qui reste presque totalement méconnue du public français. A l’heure où, dans l’autre Allemagne, le gouvernement du chancelier Kohl lance une grande opération de normalisation des Instituts Goethe - les établissements culturels de la RFA à l'étranger, jugés trop pluralistes - on attend de ce centre qu'il présente l'image la plus complète possible d'une culture à la fois diverse et riche en contradictions

Hermann Kant, le président de l'Union des écrivains de la R.D.A., est venu à Paris pour la circonstance. Romancier, à juste titre réputé pour son brillant, son impertinence et le mordant de son trait, il n'hésite pas à déranger certaines habitudes de pensées en abordant dans ses œuvres des sujets restés longtemps tabous en R.D.A., comme les départs à l'Ouest, le soulèvement du 17 juin 1953 ou la passivité de nombreux ouvriers allemands face aux atrocités commises par les nazis dans les territoires occupés. Il considère en effet que la littérature doit vérifier la validité des limites de tous ordres auxquelles elle se heurte : il lui appartient alors de les repousser, voire d'en montrer la caducité. Il suffit de jeter un regard sur le passé pour mesurer l'importance de cette contribution.

Comme la plupart de ses confrères est-allemands, Hermann Kant est méconnu en France. Un seul de ses romans, L'Amphithéâtre (paru en 1965 !), a trouvé grâce auprès d'un éditeur français (Gallimard). Un créateur talentueux, président de l'Union des écrivains, intéresse moins qu'un dissident à la plume épaisse. Mais à ces raisons purement idéologiques, Hermann Kant en ajoute une autre, d'ordre économique: Il y a dans les pays capitalistes entre la littérature et le lecteur une barrière tellement infranchissable - celle du prix des livres - qu'un éditeur y regarde à deux fois avant de mettre sur le marché, un livre de la R.D.A., à fortiori quand l'auteur en est inconnu.

A cet égard, il faut aussi évoquer le poids du passé, dans la mesure où la littérature est-allemande a longtemps tendu à donner une image flattée de la réalité, qui n'était pas faite pour susciter la curiosité du lecteur étranger. En mai dernier, lorsdu dernier Congrès des écrivains, Hermann Kant lui· même y faisait allusion, en. déclarant que « L'enjeu, ce n'est pas un éclairage plus favorable des événements, mais leur mise en lumière ». Il s'adressait moins aux écrivains eux-mêmes qu'à une partie de ceux qui forment l'opinion en R.D.A. et qui ne comprennent pas que l'on éclaire d'une lumière crue, comme dans une salle d'opération, des choses peu agréables qu'il faudrait plutôt embellir.

Nous écrivons des livres...

Et quand on rappelle à Hermann Kant la phrase de Christa Wolf: « Il faut s'habituer au fait qu'en R.D.A. aussi il y a des gens qui meurent », il répond: « Presque tout le monde cite cette phrase; seulement chez nous, on ne l'a pas encore tout à fait entendue. »

D'autres pratiques peuvent constituer une gêne pour la diffusion de la littérature de la R.D.A., comme récemment ces deux articles de Wilhelm Girnus parus dans Sinn und Form, qui tendaient à discréditer, dix mois avant sa parution en R.D.A., le dernier livre de Christa Wolf, Cassandre. Pour Hermann Kant, toute cette affaire ressortit à une question d'optique: « Mettez sur une table une petite bougie derrière une petite bouteille et vous aurez une ombre portée considérable. De l'extérieur, on voit cette ombre gigantesque, mais on oublie qu'il s'agit d'une petite bougie et d'une petite bouteille ... Wilhelm Girnus a raison de critiquer Christa Wolf dans la mesure où, quand on veut parler d'un balai, il faut l'appeler un balai; mais là où il a tort, c'est quand il postule qu'un écrivain doive se servir d'un balai comme on s'est toujours servi d'un balai ! »

On peut tout de même remarquer que des écrivains se tiennent maintenant à l'écart. Cette situation ne préoccupe-t-elle pas le président de l'Union des écrivains ? Hermann Kant voit les choses de manière plutôt pragmatique: « Je ne me lasse pas de répéter que toute absence, toute disparition d'un talent est une perte, parfois énorme, comme dans le cas de Jurek Becker. A son propos, je vais vous raconter une histoire absurde; cela deviendra peut-être le sujet d'un livre: L'autre jour, je me suis rendu en voiture à Berlin-Ouest pour le compte de l'Union des écrivains; au Check Point Charlie, s'arrête dans la file opposée une voiture dans laquelle se trouvait Jurek Becker, il venait faire un tour à Berlin-Est. Nous sommes sortis pour nous serrer la main et je me suis alors mis à penser à nos itinéraires respectifs: moi, venant de Hambourg, m'établissant en R.D.A. et me rendant aujourd'hui à Berlin-Ouest; lui, venant de l'Est, s'établissant en R.F.A., et se rendant aujourd'hui à Berlin-Est ! Et je me suis dit que l'important, c'était que nous écrivions des livres et que nous fussions partie prenante d'une même littérature... ! »

Incontestablement, Hermann Kant reconnaît et revendique la diversité de la littérature de la R.D.A. - « Il ne viendrait à l'esprit de personne de ne pas considérer Hemingway comme un auteur américain, et pourtant, il a vécu des années à Paris, puis en Espagne ! » - mais il pense que l'on a trop tendance - alors que l'on sous-estime les questions littéraires dans les pays capitalistes - à les surestimer quand il s'agit d'un pays socialiste comme la R.D.A.

L'ouverture du nouveau Centre culturel doit permettre de donner une image plus fidèle de ce qui s'écrit et se publie, aujourd'hui, en R.D.A. Elle devait aussi, en facilitant un contact direct entre les auteurs invités et le public français, réduire les effets de la « pankowlogie », cette désinformation à laquelle Hermann Kant fit, non sans ironie, souvent allusion au cours de cet entretien.

Entretien réalisé par

JEAN-CLAUDE LEBRUN » 

L’Humanité du 17 décembre 1983.

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Published by Joseph - dans culture
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  • : Bienvenue sur une "ALLEMAGNE SOCIALISTE". Bonjour ! Ce bloc-notes virtuel fait par un Français a pour but de donner une autre image de cette autre Allemagne. Il s'appelle "Une Allemagne socialiste" car il traitera essentiellement de la République démocratique allemande (RDA) mais aussi parce que Joseph espère que ses voisins d'outre-Rhin construiront une Allemagne socialiste... --- Benvenuto su "UNE ALLEMAGNE SOCIALISTE" ("UNA GERMANIA SOCIALISTA").Buongiorno !
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